Vendredi 21 mai 2010 5 21 /05 /Mai /2010 19:54

Quatorzième partie

 

Début Juin, les louveteaux étaient nés, et Malkia et Rapsodie étaient astreintes à garder la tanière pour veiller sur eux. Des louveteaux gris, noirs et blancs, à l’image de leurs parents respectifs. De toutes petites boules de poils au début qui avaient tout juste la force de téter, et ensuite de petites bêtes vigoureuses que leurs mères avaient bien du mal à surveiller.

Le rôle des mâles devenait encore plus important et essentiel. Ils avaient tant de bouches à nourrir ! Et Peck, au milieu de tout ça, qui faisait de plus en plus le fanfaron. Il était devenu un très habile chasseur, voire redoutable. Le problème était qu’il commençait à faire peur aux autres mâles. Il avait encore forci ;  il semblait le plus vif parmi les loups de la meute, lui, qui, au début, paraissait si faible et si démuni. Cyrcés le suivait comme son ombre, paraissant ravie d’avoir trouvé son maître.

Jusqu’à présent, notre meute avait vécu en marge de la vie normale des loups. Elle ne respectait aucun des codes habituels, et n’appliquait pas la hiérarchie coutumière et ses corollaires. Il n’y avait jamais eu de mâle et de femelle dominants, à savoir le « couple alpha » auquel toute la meute obéissait, mâles comme femelles. Abrouck et Gogan dirigeaient leur meute selon un accord tacite et Malkia et Rapsodie se comportaient en compagnes indépendantes et non soumises.

Le comportement de Peck venait jeter la discorde au sein de la meute et entraîner de nombreux affrontements. Cyrcés commençait, elle aussi, à montrer des velléités de domination et la tension ne cessait de monter.

Ainsi, dès que les louveteaux de Cyrcés et Peck eurent atteint six mois, et avant que leur vie ne soit mise en danger par les autres membres de la meute, le couple décida de quitter ce territoire pour s’installer seul. Ils prirent la direction des plaines de l’Est. Ils ignoraient que Saïan et Daïka avaient déjà pris cette direction.

Cette fois ci, Gogan et Malkia ne se montrèrent nullement inquiets du départ de leur fils, qui était devenu un grand loup noir adulte, indépendant et volontaire.

============

Des jours, des semaines, des mois et des saisons avaient passé. La meute de Gogan et Abrouck avait connu pas mal de changements : des naissances, des départs, des décès aussi, car les petits louveteaux étaient encore bien fragiles. Pires avait trouvé une compagne parmi les filles de Malkia. Aïko avait préféré rester « célibataire » et batifoler de ci de là, quant à Tacha, elle se contentait de quelques relations furtives avec Abrouck.

La meute changea de territoire à deux reprises, toujours pour suivre le gibier plus abondant.

Alors que précédemment elle avait pris la direction Sud est, elle s’apprêtait, maintenant, à remonter vers le Nord en suivant la migration d’un énorme troupeau de rennes. Le temps était doux, c’était l’été, et nos loups envisageaient ce déplacement comme une petite aventure et un évènement nouveau.

Après une journée de chasse intense où deux rennes avaient été abattus, nos loups se reposaient à l’ombre des mélèzes. Entre temps, d’autres naissances s’étaient produites, et encore une fois, la meute avait installé sa tanière pour permettre aux louveteaux de grandir. Ceux-ci allaient sur leurs deux ou trois mois et ils étaient adorables et ingénieux de cocasserie et d’imagination.

Tout à coup, des bruits de branches cassées, de pas lourds sur le sol, de raclements, des odeurs inconnues et dérangeantes, des odeurs qui les alertent.

Les chefs de meute sont aux aguets. Y a-t-il de quoi mettre toute la meute en branle ? Aïko est debout sur un rocher, il attend, il observe et il écoute attentivement.

Aïko n’a pas remarqué le grand pygargue survolant la clairière à ce moment précis.

Un bruit assourdissant. Aïko s’écroule, mortellement blessé.

L’alerte est donnée. Les loups s’enfuient mais les louveteaux « traînent les pattes ». Ils ralentissent la meute. De toute façon, il est trop tard, les hommes sont déjà là. Ils encerclent la meute, leurs fusils dans les mains. Ils sont deux, et ils ont des chiens. Des chiens qui n’ont pas aboyé jusqu’à présent car ils respectaient les consignes. Mais, maintenant, ils s’en donnent à cœur joie.

Nos loups hurlent, jappent, se défendent, mais sont prisonniers dans cet espace humain et canin.

Un braconnier s’approche le fusil à la main : - Radley, regardes moi un peu çui-là ! Il s’imagine qu’il va pouvoir me sauter à la gorge. (Il parle de Pires) Mais, il se prend pour qui, ce loup,  pour un caïd ? Si tu insistes encore, Pépère, je vais te dégommer en moins de deux.

Pires recule comme s’il avait compris. Il grogne en se tenant devant les louveteaux qu’il entend protéger comme les autres loups adultes d’ailleurs.

- Mais, faut pas faire la tête de mule comme ça, Pépère. De toute manière, nous, les petits loups, on les aura. Je dirais même qu’on est venu que pour ça. Alors, c’est pas parce que tu vas gueuler comme un putois que tu vas y changer quelque chose. Allez pousse toi, mon gros, laisse nous passer et prendre ces chers petits.

- Mais, bon sang, tu vas pas arrêter de gueuler, maudit loup ! Il a l’air féroce, avec ça. Une vraie terreur, ma foi.

Pires suivi des autres loups de la meute, s’approche plus près de Colby. Il essaie de le mordre aux tibias.

Colby lui donne un coup de pied qui l’envoie valser au loin. Pires hurle en tombant. Les autres loups reviennent à la charge, et Pires, se relevant, se joint à eux.

Colby épaule : - Radley, tu tires en même temps que moi. On les bute toutes, ces satanées charognes.

Radley épaule et s’apprête à tirer. Ils ont du mal, les loups bougent sans cesse.

Radley titube et dirige involontairement son fusil vers la droite, par terre. Il tire malgré lui. Il abat l’un de ses chiens. Il vient de recevoir le corps de Peck sur ses épaules. Peck lancé à toute vitesse, tel un projectile.

Colby, au même moment, s’écroule sous les poids de Saïan et Daïka, qui ensemble, se sont jetés sur lui. Il hurle, car il s’est tiré une balle dans le pied.

Le couple de loups ne le lâche pas, ils le mordent, le griffent sur tout le corps. Colby n’est que plaies, griffures et souffrance.

Cyrcés a rejoint Peck dans son assaut du braconnier et à eux deux, ils font un vrai carnage.

Quant aux trois chiens restant sur les quatre, ils ont pris la fuite devant les autres loups de la meute.

Les louveteaux sont restés blottis contre le corps de leurs mères, apeurés et impressionnés. C’est la première fois de leur vie qu’ils assistent à une telle tuerie. Ils ne se sont même pas rendu-compte que tout ceci survenait à cause d’eux.

Le grand pygargue à tête blanche, jette un dernier coup d’œil sur la clairière, regarde les chiens fuyant devant les loups et s’éloigne lentement de son long vol plané.

Quelques minutes plus tard, au travers des conifères, on aperçoit quatre loups, deux mâles et deux femelles, un loup noir, et trois loups gris qui s’éloignent rapidement de la clairière. Saïan, Daïka, Peck et Cyrcés s’en retournent vers leur territoire.

Au pied d’un rocher, le corps de Aïko restera l’ultime souvenir de ce terrible après midi.

========

La prairie s’élale sous mes yeux, proche, tandis qu’au loin j’aperçois la forêt dense.

Les gaillardes aristées, les campanules à feuilles rondes, les pédiculaires, les épilobes, l’orpin, l’ancolie ou l’aster ont déserté ces lieux depuis longtemps en dispersant de ci de là leurs graines pour la prochaine saison chaude.

Les longues herbes en tapis soyeux et épais, ondulent et frémissent sous la brise automnale. Le vert tendre a, depuis longtemps, mué en vert jaune puis doré.

Les nuits plus longues et le soleil moins présent préparent déjà la saison d’hiver.

Devant moi, les mélèzes transpercent la forêt d’épicéas et autres conifères de leur jaune éclatant, et en premier plan, le pourpre est devenu l’apanage de la parure des érables.

La paix, le calme et le silence habitent ces lieux.

Mes grandes ailes étalées me portent aux dessus d’eux : des ailes sombres autour de mon corps sombre. Les tâches blanches de ma tête et de ma queue ne se distinguent pas, vues du sol.

Je plane en contemplant ce paysage sublime, où, une quinzaine de loups s’acheminent vers une destination inconnue. La meute a étonnement changé et grossi depuis que je l’ai adoptée et que je me suis transformé en son ange gardien.

 

Michèle Durand

19 Mai 2010

 

 

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Par Mirélie - Publié dans : nouvelles - Communauté : Ruche de beaux mots
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