Jeu d'écriture - "Timide comme un écureuil bleu"

Publié le par Mirélie

 

Je publie ici deux textes ayant participé au jeu d'écriture suivant

 

"TIMIDE COMME UN ECUREUIL BLEU"


 

LE RETOUR DE BENJAMIN

« Il sourit à son tour, d’un sourire timide comme un écureuil bleu. »

Il se sentait si petit, si faible et si ému devant elle.

Les images des dernières heures précédant son arrivée ici, lui revenaient soudain, de manière désordonnée et anarchique. Il ressentait à nouveau l’étau sur son estomac affamé et serré, les spasmes de son ventre vide contracté à l’extrême, les fourmillements dans le bout des doigts, le martèlement assourdissant au bord des tempes et les troubles de la vision, accentués par le clignotement incessant de ses paupières. Il revoyait les dominos blancs et ocres empilés sur leur lit de sable, le scintillement argenté et azuré de la méditerranée qui éblouissait ses fragiles yeux tandis que l’avion prenait de l’altitude. Par la suite, le naturel désordre de la garrigue provençale, la géométrie précise des champs de vignes, les rubans routiers, et les minuscules cubes d’habitations vinrent grossir peu à peu sous ses yeux étonnés et émerveillés. Enfin, il revenait !

La ceinture le collant à son siège, il tenait fortement sa photo dans les mains. Une vieille photo, au vernis écaillé, aux teintes atténuées et ternies, aux bords écornés et un peu déchirés, qu’il avait toujours gardé sur lui pendant toutes ces années. Il l’avait si bien cachée au fond de son sac, que personne n’avait pu la lui dérober.

Il se souvenait aussi, de l’inquiétude de Rémi, assis à côté de lui. Ce dernier, lui jetant, sans arrêt, des coups d’œil furtifs. Il s’inquiétait vraiment pour Benjamin, mais ne voulait pas le montrer. Toutes les dix minutes, il lui demandait s’il ne voulait pas aller aux toilettes, ou bien s’il ne voulait toujours pas manger, ou encore s’il ne désirait pas faire un quelconque jeu ou lire un passage de son livre préféré. Mais, Benjamin ne voulait rien de tout cela, il avait juste hâte d’être déjà arrivé.

Le voyage lui avait paru d’une longueur interminable. Il n’avait même pas apprécié l’aisance  du vol, par un temps calme et clair, le spectacle fascinant des petits nuages qui les frôlaient à très grande vitesse, la gentillesse de l’hôtesse qui était au moins aussi prévenante que Rémi,  et l’habilité du pilote à les conduire si facilement d’un continent à un autre.

Il se rappelait son impatience à vouloir descendre immédiatement dès l’atterrissage, et le regard désapprobateur de Rémi ainsi que sa main fortement serrée sur son bras. Cela faisait déjà si longtemps qu’il attendait cela !

Une fois debout, ses jambes semblèrent ne plus vouloir le porter, et Rémi dut le soutenir pendant tout le temps de la traversée de la carlingue et de la descente de la passerelle. Sur le sol du tarmac, cela n’alla guère mieux. En fait, il n’avait rien avalé depuis la veille au soir, mis à part un léger chocolat au lait ce matin.

Maintenant, il se tenait debout sur ses jambes, fermement plantées dans le sol de l’aérogare. Il n’osait pas bouger d’un pouce sachant très bien que cet équilibre n’était qu’illusoire et qu’au moindre mouvement, il risquait de s’effondrer sur le sol.

Dans l’enclos de sa poitrine, son cœur semblait chercher une issue pour s’évader en cognant fortement. Il tambourinait contre ses côtes à une vitesse prodigieuse, et poussait Benjamin à reprendre sa respiration sans arrêt. Ce dernier redressait son torse par à coup, renversait la tête en arrière, se cambrait légèrement et inspirait profondément pour éviter de s’étouffer. La salive avait quasiment déserté l’intérieur de sa bouche, et un petit bout de langue venait incessamment se promener sur la frange de ses lèvres desséchées. Ses narines évoquaient presque les naseaux d’un cheval après une folle course, tant elles étaient dilatées. On n’apercevait que difficilement la couleur de l’iris de ses yeux tant leurs paupières battaient au devant d’eux dans un mouvement réflexe saccadé et rapide. Sa main droite, serrait toujours fortement la photo, et la gauche, aux doigts écartés, passant nerveusement dans ses crins blonds paille comme un râteau sur un sol engazonné.

Soudain, il l’aperçut. Elle arrivait vivement. Elle semblait très pressée de le retrouver. Sa démarche n’avait pas changé, toujours aussi rapide et sautillante sur ses talons. Il se rappelait, qu’avant, elle faisait déjà beaucoup de gymnastique. Sans doute, avait-elle continué ? Pas comme lui. Depuis qu’il était parti, il n’avait plus eu aucun goût pour le sport. Il avait passé son temps libre, assis bêtement devant la télévision, à avaler de stupides films et d’insipides émissions ludiques, tout en se gavant de cacahuètes et de chips. Ses camarades avaient essayé de l’entraîner dans leur club de tennis ou de rugby, mais, rien à faire, il refusait toute activité autre que celles obligatoires.

Elle s’approchait maintenant, elle était presque devant lui. Son cœur ne voulait vraiment pas le laisser tranquille. Il arrêta de se frotter les cheveux et saisit fortement la main de Rémi dans un mouvement réflexe et agrippant. Le fonctionnaire de police sentit les ongles de Benjamin pénétrer la peau de sa paume. Il referma sa main en signe de soutient et de réconfort.

Voilà, elle se tenait maintenant devant lui. Tous deux, face à face, dans une immobilité quasi totale. Tous deux aussi surpris, impressionnés, et émus, l’un que l’autre.

Benjamin ne pouvait pas bouger ne serait-ce qu’un doigt de sa main. Il fixait sa mère, la bouche ouverte, les yeux agrandis par l’émotion et le choc. Depuis quatre années que son père était venu le chercher ici pour l’emmener dans son pays, il ne l’avait plus jamais revue.

Elle ébaucha un timide sourire, et lui dit : « Bonjour, Benjamin. Comme je suis heureuse de te retrouver. Viens, mon petit. » Et elle lui ouvrit grand les bras.

Il sourit à son tour d’un sourire timide comme un écureuil bleu, et se précipita dans les bras de sa maman.



CHRISTOPHE, LE COSTAUD TIMIDE

Elle avançait vite, gaiement, sautillant sur ses courtes jambes. Son petit derrière oscillant doucement au rythme de sa démarche légère et balancée. Son petit sac cognant à chaque pas contre sa hanche délicate. L’éclat du soleil renvoyaient mille feux, mille minuscules miroirs scintillants de sa chevelure dorée et lui éblouissait les yeux.

Il la suivait déjà depuis un bon moment, mais il n’avait pas encore osé l’aborder.

Elle était petite, menue, paraissant frêle et fragile. Et pourtant, lui, le grand gaillard, costaud, qui semblait n’avoir peur de rien n’avait même pas osé lui dire un seul mot.

Lors de leur première rencontre, elle lui avait tendu son sandwich, pour son repas de midi. Il l’avait saisi dans ses mains rugueuses et larges de travailleur manuel, il lui avait tendu l’appoint. Il n’avait eu que le temps de remarquer l’éclat de son sourire, le rayonnement de son regard et la moue de sa petite bouche rose. Il en avait eu quasiment le souffle coupé, il avait balbutié : - Merci, Mademoiselle. Et, il était parti, sans se retourner, en maudissant sa timidité, sa gaucherie, sa bêtise.

Il avait mangé à toute vitesse son jambon beurre, debout, appuyé contre le fut d’un énorme platane, en ayant l’air de rien. Il la surveillait en coin.

Après, il avait du repartir travailler. Il ne pouvait tout de même pas passer son temps à la regarder servir les clients.

Le soir, après le travail, il était revenu, mais le stand était fermé.

Chaque jour, à midi, il était revenu, et chaque jour, il lui commandait un sandwich, qu’elle lui tendait avec son sourire enjôleur et charmant. A chaque fois, il n’arrivait pas à lui dire davantage que le strict minimum.

Parfois, pendant qu’il montait un mur ou une cloison, il se parlait tout seul, il se disait : - Comment pourrai-je faire pour engager la conversation ? Je n’ai vraiment aucune culture, aucun tact et aucun sens de la communication. Je ne sais pas parler aux filles, je suis un gros balourd, un nigaud, un rustre. J’ai déjà trente berges et si ça continue, je vais rester seul, seul comme un ermite ou un chêne. Costaud, fort et solide mais seul ! Pas possible d’être aussi timide et ému face à une fille ! Faut que je me booste, parce que là, je suis en train de rater l’occasion de ma vie, je vais laisser passer mon unique chance de bonheur.

Christophe s’est parlé ainsi tous les après midi après avoir vu Noémie. Il a fait une sorte de training mental. Cependant, chaque jour, face à elle, il perdait tous ses moyens et ses bonnes résolutions partaient en fumée. Lui, qui était d’une rigueur implacable dans son travail, lui qui ne faillait jamais et avait un réel talent de maçon, se révélait tout à fait incapable de respecter ses propres engagements face à lui-même. Cela le mettait dans une rage folle, il se maudissait, se fustigeait, et finissait par ne plus s’aimer du tout.

Alors, quand il a commençé à ne plus se raser, quand il a eu du mal à prendre sa douche tous les soirs, et quand il a commencé à perdre le goût de la nourriture, et quand ses pensées ont commencé à se mettre en désordre dans son crâne, il lui restait encore suffisamment de lucidité pour prendre une décision.

Alors, aujourd’hui, il avait posé son après midi. Il avait attendu qu’elle ait fini son travail. Il l’avait attendu et maintenant il la suivait.

Il marchait à une bonne cinquantaine de mètres d’elle, et il se sentait toujours aussi nul que d’habitude, car il n’arrivait même pas à accélérer le pas pour la rattraper et lui parler.

Est-ce finalement le destin qui lui tendit la main et qui la fit trébucher et s’étaler de tout son long sur le trottoir ?

Là, franchement, s’il ne saisissait pas l’occasion, c’est qu’il était vraiment le dernier des nuls.

Il se précipita, avala les derniers mètres au grand galop de ses longues jambes. Il arriva si vite sur elle, qu’elle en eu presque peur. Il lui tendit immédiatement les deux mains pour l’aider à se relever.

Il lui dit : - Mademoiselle, vous ne vous êtes pas fait trop mal ?

Elle leva ses jolies prunelles gris bleu vers lui, fit une grimace de douleur en montrant son genou écorché et sa jambe griffée, attrapa les grosses mains solides et fermes et se releva d’un mouvement leste et souple.

Une fois debout, elle le remercia et lui sourit de son plus joli sourire.

« Il sourit à son tour, d’un sourire timide comme un écureuil bleu. » Il respira un grand coup, attendit quelques instant et rassembla tout son courage pour prononcer ces quelques mots : - Voulez vous que je vous raccompagne ? Vous pouvez vous appuyer sur moi, vous savez.

Elle lui répondit : - Volontiers, d’autant plus que chez moi, ce n’est pas la porte à côté.

Il était aux anges, il allait avoir tout son temps pour calmer son cœur emballé, tout son temps pour retrouver un minimum de clarté dans sa tête embrouillée et tout son temps pour lui parler.

 

Michèle Durand

7 Avril 2010

 

 

 

 

 

 

Publié dans Jeux d'écriture

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E
<br /> <br /> Ton second texte que je ne connaissais pas est  très beau lui aussi. Bonne soirée à toi et bisous<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> J'aime bien écrire des versions différentes. Il me semble que je te l'avais envoyé mais peut être me suis je trompée ?<br /> <br /> <br /> Bisous<br /> <br /> <br /> <br />
E
<br /> <br /> Cet écureuil bleu m'a bien plu!<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> Merci Enriqueta et ravie de te revoir dans mes pages<br /> <br /> <br /> Bisous<br /> <br /> <br /> <br />
M
<br /> <br /> Bonne soirée.<br /> <br /> <br /> <br />
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L
<br /> <br /> Bonsoir Mirelie ! La timidité, c'est tragique, heureusement que ton personnage a su y faire face et enfin aborder l'élue de son coeur. C'est assez amusant de "sourire comme un écureuil<br /> bleu". J'essaie de l'imaginer et cet écureuil me fait bien sourire, en effet.<br /> <br /> <br /> Bisous. Lina<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> C'était un défi sur cette phrase de Boris Vian. Pas facile en fait<br /> <br /> <br /> Bisous<br /> <br /> <br /> <br />
P
<br /> <br /> Bonsoir Mirelie<br /> <br /> <br /> Merci pour ton com qui me fait découvrir ton blog. Tu as une jolie écriture. et faut pas le dire j'ai voté "Benji". chut !!!!!!<br /> <br /> <br /> Merci encore<br /> <br /> <br /> Philippe Pipolin<br /> <br /> <br /> <br />
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M
<br /> <br /> Bonjour Pipolin, tu me dis '"découvrir mon blog" mais on est déjà de vieilles connaissances !!! lol<br /> <br /> <br /> Chez toi je suis "Mirelie et ses poèmes authentiques"<br /> <br /> <br /> Bisous collègue du Sud. et vivement l'arrêt du mistral<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />