Partager l'article ! LA JEUNE FEMME AUX TALONS AIGUILLES: Un mètre quatre vingt cinq, tout en longueur, en os et en muscles. Les cheveux bruns f ...
Un mètre quatre vingt cinq, tout en longueur, en os et en muscles. Les cheveux bruns foncés coupés très courts surmontent et encadrent mon visage aux joues émaciées, aux petites oreilles rondes et fines, au nez légèrement en trompette, à la bouche aux lèvres plutôt minces et allongées, et aux yeux marron noisette. Le cou élancé plongeant sur un corps dégingandé, un corps qui a besoin de vêtement élégant pour se mettre en valeur. Et comme je n’aime ni les beaux vêtements ni mon corps, tout cela n’est pas gagné d’avance. Moralité, je suis habillé comme le français lambda, le jeune homme français de la trentaine bien sonnée, qui peut passer inaperçu au sein de la foule, si ce n’est qu’il véhicule un charme ineffable dont il n’a même pas conscience. Je fais un peu de sport, comme ça, pour ne pas être trop ramolli, deux ou trois séances par semaine dans une piscine du coin. J’enfile les longueurs de piscine sans aucune difficulté, car compte tenu de ma taille et de mon poids, j’ai le glissé facile.
Mon dada, c’est l’informatique. Incollable dans ce domaine. Alors, quand j’ai eu l’opportunité de prendre la responsabilité du rayon ordinateur et maintenance de l’enseigne X. je n’ai pas hésité. Le contact avec le public, je ne l’accepte que s’il s’agit de parler technique. Je ne suis pas un vendeur, je n’en ai ni le profil, ni les compétences, ni surtout la patience. Quand, je vois mes collègues du magasin, et les efforts qu’ils doivent déployer pour parvenir à atteindre leurs chiffres, cela me parait au dessus de mes forces.
Sortant d’une histoire sentimentale aussi difficile que malheureuse, je me sens souvent seul et mélancolique, et pour me distraire, tous les midis, je me rends au fast food asiatique le plus près de mon travail, où, j’ai, pendant un peu plus d’une heure, une vague sensation d’exotisme, vague seulement s’entend, mais un peu exotique tout de même.
Et c’est dans ce restaurant en terrasse que je l’ai vue pour la première fois.
Elle est arrivée alors que j’étais déjà installé, portée par ses hauts talons aiguilles. Ses jambes longues, ses mollets galbés moulés par de très jolis bas noirs. Je ne pouvais voir au dessus de ses genoux car elle portait une jupe mi longue noire également. Un corsage rouge et noir surmontait la jupe, et une légère veste de tailleur noire venait compléter l’ensemble. Pas de vêtement de marque, mais, sans doute, des vêtements de prêt-à-porter, des coupes simples, mais de l’élégance à revendre rien que diffusée par son corps. Tout le contraire de moi en somme. De longs cheveux bruns ajoutaient à la sveltesse et à la longueur de son corps. Les mains étaient fines et agitées, le visage presque arrondi tranchant avec l’extrême minceur du corps, la bouche en cœur aux épaisses lèvres charnues, le nez aux narines ouvertes comme pour bien aspirer l’air ambiant, les yeux sans doute marrons, puisque je ne la voyais pour l’instant que de loin, semblaient vifs et excessivement mobiles.
Elle repéra vite quelques plats sans doute habituels, les disposa sur un plateau et alla s’installer à une table non loin de moi, sur la terrasse. Je l’observais sans en avoir l’air. Cela faisait longtemps que je n’avais vu de jeune femme de ce style. Une jeune femme qui n’avait pas l’air de se rendre compte de son charme, alors que d’habitude, les femmes étaient si hautaines, si certaines de leur faculté de séduction, qu’elles m’ôtaient toute envie de faire plus ample connaissance. Avec elle, tout semblait respirer la simplicité, le naturel, la franchise. Je le sentais. Je sentais bien sa nervosité, aussi. A sa façon de manger rapidement, comme si on n’allait pas lui laisser le temps de finir son repas en temps voulu, comme si, en mangeant lentement, elle n’aurait pas réussi à apaiser sa faim. D’ailleurs, cela n’a pas eu un effet très positif sur son repas, car vers les trois quarts, elle s’est arrêtée net, a repoussé son assiette, encore assez pleine, a sorti une cigarette de son sac et a demandé un café. Et là, j’ai été attirée par deux choses essentielles : son charme incroyable et sa nervosité tout aussi incroyable. Comment une jeune femme aussi jolie et charmante pouvait-elle être aussi nerveuse ? J’étais assez loin d’elle, mais je crois que je pouvais presque sentir le léger tremblement de ses doigts serrés sur la cigarette et aussi de ceux demeurés inoccupés, posés sur la table mais bougeant sans arrêt. Elle regardait un peu partout autour d’elle tout en buvant son café et pendant un court instant nos regards se sont croisés, fugitivement, subrepticement, un éclair.
Quelques minutes plus tard, elle se leva et s’éloigna, entraînant avec elle son effluve parfumé. Je restais là, immobile, encore sous le charme. Cette jeune femme portait sur elle, de plus, un parfum d’exotisme. Elle tenait du type méditerranéen, entre l’Italie et la France du Sud. Je m’aperçus que je n’avais pas beaucoup mangé et repoussait mon assiette, et, moi aussi, je commandais un café.
Le lendemain, je l’ai revue dans le même restaurant. Je me suis dit dès son apparition, « aujourd’hui, je vais à sa rencontre, je lui propose un café, dès la fin de son repas, et j’essaie de faire connaissance. » Amère déception ! A peine était-elle installée avec son repas devant elle, qu’un jeune homme sans doute du même âge qu’elle, s’est approché de sa table, a déposé un baiser sur sa bouche, s’est dirigé vers le comptoir pour commander son repas, et est revenu s’asseoir en face d’elle. Mais quel contraste avec elle ! Elle, si fine, si élégante, assise là en face de ce garçon balourd ! Un garçon en pantalon de jogging et basket et en gros blouson posé sur le dossier du fauteuil. Un garçon qui ne mangeait même pas proprement. Ils ne parlaient pas beaucoup, ils ne semblaient pas avoir beaucoup de points communs. A la fin du repas, pendant les cafés et les cigarettes, c’est lui qui s’est mis à parler. Elle semblait l’écouter, un peu distraite, un peu ailleurs. Il paraissait lui raconter quelque chose d’important, et puis le ton est monté, il a commencé à hausser la voix, j’ai entendu « Mais, si tu ne veux pas venir, tant pis, moi j’irai tout seul ». Il s’est levé, il n’avait même pas fini son café et il est parti.
Je me demandais vraiment comment deux personnes aussi mal assorties pouvaient être ensemble, mais bon, nous savons tous que l’amour a ses mystères.
Le lendemain, il est revenu pour déjeuner avec elle, et le jour suivant encore. De temps en temps, le ton montait légèrement, mais elle semblait habituée. Je me disais encore : « Mais que lui trouve-t-elle à ce garçon ? »
Tout cela a continué pendant un bon moment, j’ai cessé de leur prêter attention, jusqu’au jour, où j’ai remarqué qu’il ne venait plus depuis quelques jours, déjà. Alors, au bout de ces quelques jours, je me suis dit : « c’est tout de même trop bête de laisser passer ma chance, je lui propose un café ». Je me suis approchée de sa table : « Mademoiselle, (j’ai oublié de dire qu’elle faisait si jeune qu’il me semblait impossible de l’appeler Madame) puis je vous offrir un café ? »
Elle leva les yeux sur moi, un peu surprise, hésita un court instant, et finalement acquiesça assez facilement. Je fus étonné de l’aisance avec laquelle notre conversation s’engagea. Nous parlâmes de tout et de rien, de son métier et du mien, mais nous ne pûmes continuer longtemps car le travail nous attendait. En partant, je lui dit « A demain, si vous voulez bien ? » Elle me répondit sans détour, « Volontiers, Sébastien ».
Le lendemain, je l’ai revue et le troisième jour, nous avions décidé de manger ensemble pour avoir plus de temps pour parler. Je n’osais pas lui demander ce que son compagnon était devenu. Apparemment, elle n’était pas prête à en parler tout de suite. Elle me livrait des petits bouts de sa vie au fur et à mesure, légèrement, sans en avoir l’air, et j’en apprenais aussi beaucoup au travers de son attitude, son extrême nervosité, son visage aux traits si mobiles, son élocution rapide et saccadée. Je décelais un problème non dévoilé, peut être une ancienne souffrance, mais laquelle, je ne me sentais pas le courage de le lui demander, d’autant plus qu’elle semblait si ouverte, si prête à parler de tous les sujets. Un jour d’ailleurs, nous avons abordé le sujet de son ancien compagnon. Je lui ai dit : « Peut être te faisait-il souffrir ? Il avait l’air un peu rustre. » Elle m’a répondu « Mais, pas du tout. En fait, il n’y avait pas plus gentil que lui. Mais, tu sais, la gentillesse a elle seule ne suffit pas, et si elle n’est pas accompagnée d’autres qualités, on s’en lasse vite, et je n’ai plus pu le supporter, je suis partie. » Je n’ai pas osé lui demander quel genre de qualités manquaient à ce garçon. Je lui ai juste dit « Veux tu que ce soir je t’emmène dîner ailleurs qu’ici, dans un meilleur endroit, plus intime et plus chic ? »
Elle m’a répondu « Oui, bien sûr, le soir, tu vois, je n’ai plus jamais rien de prévu. »
Michèle Durand
26 Décembre 2009
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