Partager l'article ! LA VIE DE MELANIE ET LUDOVIC: Mélanie contemplait l’étendue du désastre. Assise sur le bord du canapé élimé, ...
Mélanie contemplait l’étendue du désastre. Assise sur le bord du canapé élimé, l’un des derniers vestiges ayant survécu aux ventes successives, elle laissait son regard errer tout autour de la pièce. Une vieille table de bois bancale, recouverte d’une toile cirée, maculée de taches, et délavée. Deux chaises dont la paille commençait à souffrir, un meuble bas ayant jadis supporté une télévision, mais aujourd’hui, ne servant plus qu’à soutenir un vase, vide, d’une totale inutilité. Deux reproductions ternes, fades et dont les couleurs avaient passées avec le temps. Une ampoule, pendant tristement du plafond, et qui le soir venu, déversait sa lumière vive et violente, non adoucie par un abat jour. Aux fenêtres, plus de rideaux, rien que des tringles dénudées, et, au travers des carreaux sales, la lumière du jour qui pénétrait directement, sans filtre aucun, d'une manière presque agressive et insolente, jusqu’au fond de la pièce.
Dans la cuisine, ce n’était guère mieux. Plus de table du tout. Celle du salon devait largement suffire. Juste le strict minimum. Un réfrigérateur antédéluvien, dont le ronronnement s’était depuis quelque temps, transformé en bourdonnement insidieux et insupportable. Le moteur forçait, ça se sentait bien, et bientôt, il allait lâcher, elle en était sûre. Ni micro ondes, ni four, cela aurait appartenu au luxe. Quelques assiettes sales traînaient dans l’évier, et quelques verres et couverts tout aussi sales en décoraient le pourtour. Aucune coupe de fruits ne venait apporter une touche colorée, un semblant de vie ou de gaieté dans ce décors désolé. Comment avoir envie de nettoyer, de faire la vaisselle dans une telle misère ?
La chambre ? Un lit et voilà tout. Pour les vêtements, quelques étagères brutes où tout reposait pèle mêle. Ses affaires à elle, et puis, celle de Ludovic. Par terre, un cendrier plein, et autour des cendres et des mégots. Qui entraînait l’autre dans cette habitude, cette intoxication ? Elle ne se rappelait plus lequel des deux avait encouragé l’autre à franchir le cap du paquet par jour. Maintenant, c’est presque quatre paquets par jour qu’il leur fallait.
Les cigarettes, déjà, ça leur coûtait cher, et avec juste son petit boulot à elle, son petit boulot de caissière de supermarché, et lui, qui ne touchait que le RMI, ça ne faisait pas lourd. Et pourtant, il y a deux années encore, ils s'en sortaient à peu près. Ils avaient encore leur salon complet, leur armoire, leur micro onde et leur télévision. Elle avait encore goût à la cuisine de temps en temps, et la coupe de fruits était toujours pleine.
Seulement, lassé de vivoter et de se priver de tout, Ludo, deux ans auparavant, avait eu une idée de génie, une idée qui devait rapporter gros. Il s’était mis à jouer. Oh ! Il avait commencé petit, il faisait juste une ou deux parties de poker dans le bistrot du coin. Il faut bien occuper son temps quand on n’a aucun travail et aucune occupation ! Seulement, voilà, un soir, Ludo avait gagné. Il avait gagné de quoi vivre un mois sans travailler. Il était rentré chez eux, excité, joyeux, presque euphorique ce soir là. Il avait dit à Mélanie : - Demain, je t’amène au resto, demain je casse la baraque !
Le lendemain avait été un vrai jour de fête. Mélanie, raisonnable, lui avait imposé, tout d’abord de lui donner de l’argent pour le loyer et la nourriture et il avait accepté. Ensuite, ils avaient passé une soirée inoubliable dans un petit resto sympa et chaleureux. Cela aurait pu s’arrêter là. Le loyer était payé et ils avaient même un peu d’argent devant eux, mais Ludo était déjà intoxiqué.
Le lendemain, il remettait ça, et le lendemain, à nouveau, il gagnait. Là, il ne se tint plus. Il se dit : - Ca y est, j’ai trouvé ma voie, j’ai la baraqua. » Enflammé par ce deuxième gain, il décida de continuer les soirs prochains.
Un soir, il gagnait, le lendemain, il perdait ; parfois plus, parfois moins que ce qu’il avait gagné la veille. Mais, au bout du compte, ils s’enrichissaient.
Alors, il s’est dit : - Je vais me perfectionner, je vais me préparer, je vais m’attaquer à d’autres jeux. Je vais viser les gros gains, je vais tenter le casino, la roulette ou le black jack.
Et, c’est ainsi qu’il procéda, car, finalement, pour ce genre de chose, il était plutôt doué. Il avait énormément d’intuition, il avait un pouvoir de déduction assez extraordinaire, une grande finesse de jugement, et aussi une fabuleuse dextérité. En quelques mois, il franchit le cap du petit bistrot aux grandes salles de jeux. Mais, cela n’était pas encore les casinos de Las Vegas ? Car Ludo, voyait grand, Ludo se sentait investi d’un immense pouvoir créatif et d’une sorte d’aura miraculeuse.
Il y avait bien longtemps qu’ils avaient quitté leur petit appartement de la banlieue lyonnaise. Ils occupaient un loft, maintenant, un loft de 200 mètres carrés. Ils accueillaient leurs anciens copains sans le sou, et les hébergeaient. Ils faisaient la fête tous les soirs, et ils dépensaient sans compter.
Il y avait bien longtemps qu’ils n’avaient plus de soucis de loyer, de charges d’eau et d’électricité. Mélanie se pavanait en robe de grand couturier et chaque soir, un nouveau collier ornait son décolleté. Plus besoin de cuisiner, tout arrivait prêt chaque jour d’un grand traiteur. L'immense baignoire à jet tourbillonnant et vivifiant avait remplacé la vieille douche qui fuyait.
Mélanie se disait, que finalement, elle avait choisi le meilleur homme qui soit. Un homme qui lui apportait des sommes incroyables, tous les soirs, un homme qui la faisait vivre comme une reine, un homme qui n’avait, certes, aucun métier entre les mains, mais qui avait un talent fou, un talent de joueur insensé.
Un soir, Ludo rentra particulièrement excité. – Demain, lui dit-il, demain, je prépare mon départ pour Las Vegas. Cette fois, je franchis le cap. Je m’attaque aux plus grands.
Le lendemain, Ludo prenait l’avion pour la capitale mythique du jeu.
Trois jours plus tard, il revenait dans un état d’excitation terrible. – Si tu savais Mélanie ? Si tu voyais l’ambiance, là bas, le stress, la tension ! C’est géant, c’est magique ! Regardes, j’ai décroché le jack pot. On a de quoi s’acheter dix lofts comme celui-ci, avec ce que j’ai gagné ce week-end !
Mélanie lui répondit : - Et si tu arrêtais maintenant ? Tu te rends compte de tout ce que tu as gagné ? Ca nous suffit bien largement. On le place en bourse. On en a pour des années à vivre comme des rentiers, des princes. Pourquoi tout risquer à nouveau ?
Ludo lui répondit : - Mais, tu ne comprends donc pas ? Maintenant, je ne peux plus m’arrêter ! Enfin, pas encore ! Pas maintenant ! Je n’ai pas encore gagné assez. Laisse moi encore quelques mois et je te promets qu’à ce moment là j’arrêterais.
Ludo est reparti pour Las Vegas, le week-end d’après. Mélanie refusait de l’accompagner pour bien montrer son désaccord. Ce week-end là, encore, Ludo a cartonné. Elle se demandait comment il faisait pour gagner autant, pour arriver à gagner tout le temps. Elle se dit qu’il devait effectivement avoir la baraqua, mais jusqu’à quand ?
Il lui téléphona, le lendemain matin, pour lui annoncer ses gains. Il nageait en pleine euphorie, en plein délire, en plein bonheur. – Encore, une autre soirée, lui dit il, et je rentre les poches pleines à craquer.
Le lendemain matin, Ludo ne téléphona pas à Mélanie. Le surlendemain, il n’était pas dans l’avion en provenance de Las Vegas. Elle commença à se faire du souci. Elle décida d’appeler l’hôtel dans lequel il était descendu. Le réceptionniste de l’hôtel était tout à fait surpris. Il lui répondit – Nous n’avons plus revu votre ami depuis Samedi soir, depuis qu’il est parti pour le casino. Et d’ailleurs, cela nous pose un problème car il n’a pas réglé sa note. Puis-je vous l’envoyer, Madame ?
Mélanie était abasourdie, effondrée. Qu’avait-il bien pu arriver à Ludovic ? Elle décida d’appeler les casinos où il devait se rendre. Elle finit par en trouver un qui l’avait vu le Vendredi soir. Elle put parler au directeur de celui-ci. Et voici ce que ce dernier lui dit : - Votre ami a été arrêté, Madame. Il a été arrêté Samedi soir et la Police l’a emmené.
- Comment arrêté ? Mais, pourquoi, Monsieur le directeur ? Qu’a-t-il fait ?
- Il trichait, Madame, voilà ce qu’il faisait.
- Mais, non, Monsieur, Ludovic ne trichait jamais. Il me l’aurait dit à moi, tout de même. Je suis sa compagne.
- Désolée, Madame, nous sommes absolument sûrs que votre ami trichait. Nous l’avons observé la semaine dernière. Nous avons bien observé son manège. Alors, quand il est revenu ce week-end, ça a été un vrai jeu d’enfant de le coincer. Il ne s’imaginait tout de même pas qu’il allait pouvoir continuer ainsi. Nous sommes en Amérique, ici, pas dans un petit pays comme la France. Nous avons les moyens de surveiller les joueurs. Et, je vais vous dire, avec le pactole qu’il a encaissé la semaine dernière et celui qu’il allait se faire ce week-end ci, il va en avoir pour un petit moment en prison, maintenant.
Mélanie, de grands cernes noirs autour des yeux, la peau du visage accusant les années de soucis et de manque, les cheveux ternes et mal peignés, finissait la dernière cigarette de son paquet, en contemplant son petit appartement dévasté. Qu’il était loin le temps du loft et du grand train de vie ! Ludo était sorti de prison maintenant, mais il y avait bien longtemps que leur réserve financière était épuisée. Ludo avait repris le jeu, dès sa sortie. C’était une véritable passion, comme un virus, une intoxication, et chaque soir, maintenant, Ludovic perdait.
Michèle Durand
14 Février 2010
HUGO, LES CHEVAUX, etc............. VERSION COMPLETE ET REVISEE
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SI PETITE, SI INVISIBLE !
LA VIE DE MELANIE ET LUDOVIC
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