Dimanche 7 février 2010 7 07 /02 /Fév /2010 23:07

Défi d'écriture lancé par Abeille 50

Thème "LE PARFUM"


Encore presque hors sujet par ma façon de traiter le sujet
voici ma participation

Denis émerge de cette sorte d’inconscience dans laquelle il était plongé. Il a mal partout, aux bras et à la tête surtout. Sa tête, sa pauvre tête ! Des sons étranges résonnent en elle, des bruits ressemblant à des pas, des sons sourds et indistincts semblant provenir du plafond. Un brouhaha flou et imprécis, et tout à coup, plus rien. Rien que le silence, le silence profond et angoissant.

Il réalise peu à peu l’état dans lequel il se trouve : il est allongé, recroquevillé, probablement sur une vieille paillasse, les genoux ramenés contre sa poitrine, les pieds glacés, les poignets ligotés dans son dos, les vêtements trempés, la tête comme prise dans un étau, et sur les yeux, sans doute un bandeau, ou bien un foulard. Il ne sait pas, il ne peut pas voir, il ne peut pas toucher.

Dans ce lieu inconnu et surprenant, Denis ne comprend rien. Il ne sait ce qu’il fait ici, et il commence à prendre conscience de son environnement par le biais de son nez et de son odorat. Dans ce silence pesant, dans cette totale obscurité, dans cette immobilité forcée, faute de recueillir une quelconque signification par sa vue ou son ouïe, c’est son odorat qui se réveille.

Il sent d’abord l’humidité ambiante, et il en frissonne. Une atmosphère lourde, épaisse se manifeste à lui. Il pourrait toucher le suintement de l’eau, la mousse et le salpêtre déposés sur les murs et le sol, s’il avait l’usage de ses mains. Cette odeur nauséabonde de renfermé, de moisi et de pourri provient sans doute également du bois de la porte ou du lit, sur lequel il se trouve. Certainement, ce bois là est-il en train de se décomposer lentement après avoir été attaqué par l’humidité ambiante ?

Son nez perçoit également l’odeur du froid, cette odeur si particulière qui semble masquer et ôter les autres senteurs. Et il se dit que s’il ne faisait pas si froid, les odeurs seraient sans doute encore bien plus désagréables et insupportables.

Et puis, suite à un léger bruissement, un indicible mouvement, il perçoit une autre odeur, encore plus particulièrement désagréable, celle-ci, l’odeur des rats : cette odeur si caractéristique, que l’on reconnaît même si l’on n’a jamais croisé de rats de sa vie, et qui vous donne envie de vous enfuir à toute jambe. Seulement, Denis, lui, il ne peut pas bouger. Il est bien obligé d’entendre et de sentir les rats, et surtout, d’espérer qu’ils ne vont pas grimper sur lui.

Mais non, et heureusement, ils ne l’ont pas escaladé. Ils l’ont laissé tranquille. Il peut pousser un soupir de soulagement. Au moins quelque chose qui lui a été épargné.

Denis émergeant un peu plus de son sommeil, commence à se rappeler des bribes, des fragments de ce qu’il lui est arrivé.

Il se souvient de leur arrivée au bord de la voie ferrée et de leur approche lente et furtive du pont. Marc était avec lui, tandis que Philippe faisait le guet avec Edith. Il a encore dans ses narines, les fragrances matinales et humides de cette aube là. Le brouillard était si épais qu’ils n’avaient eu aucune peine à se cacher. Malgré la forte humidité et le froid, il se souvient des odeurs de sueur pendant qu’ils courraient pour s’approcher, avant de progresser plus lentement, et aussi de l’odeur de l’air filant le long de leurs corps. Ensuite, cela avait été l’odeur de la poudre et de tout le dispositif mis en œuvre en vue de l’explosion et l’anéantissement du pont. Et puis, un fin crachin s’était mis à tomber et avait fini de les détremper et toutes les odeurs avaient été comme enveloppées et enfermées dans une chape de vapeur d’eau. Odeurs atténuées, dissimulées, écrasées.

Ils étaient prêts, ils n’avaient plus qu’à appuyer sur une manette. Et, tout à coup, plus rien. Il ne se souvient que de ce coup sur la tête, et du vide qui a suivi.

Il est là, sans doute dans un cachot ou une cellule, et il ne comprend rien. Où sont Marc, Philippe et Edith ? Depuis combien de temps est-il ici ?

Il commence à avoir un mauvais goût dans la bouche ; un goût de sang. Saigne-t-il du nez ? L’odeur du sang se mêle aux autres odeurs et lui donne la nausée. Il voudrait manger mais en même temps, il n’a pas faim du tout.

Et à ce moment là, lui revient le parfum délicieux et suggestif de la daube que lui faisait sa mère avant. Avant. Avant tout ça. Avant qu’ils manquent de tout. Avant la ligne de démarcation. Avant les cartes de rationnement. Il se délecte du souvenir du délicat mélange de la viande de bœuf macérée dans le vin rouge, les épices, l’écorce d’orange, les clous de girofle, le lard, les herbes de Provence. Oh ! Comme il voudrait manger une bonne assiettée de daube à la provençale ! Ca y est, il a dit le mot : Provence ! Et, soudain, les senteurs multiples et variées de garrigue, de romarin et de thym, de marjolaine ou de sarriette, les senteurs entêtantes des pins et de leur résine, d’autant plus entêtantes que le soleil les exulte et les exhale, arrivent jusqu’à ses narines. C’est un véritable  voyage en plein cœur de la Haute Provence que fait Denis. Son nez se souvient de l’odeur et de la couleur du soleil qui chauffe les prés, il se rappelle aussi les senteurs de foins coupés et de terre qui fume sous le soleil ardent, comme un mirage. Et son nez l’entraînant encore plus loin, il change de saison, il se retrouve aussi au printemps, il se souvient du parfum des premières violettes et celui tout aussi délicat des lilas bordant l’allée.

Le nez de Denis l’emporte dans son voyage éthéré.

Un énorme bruit dans ce silence le fait sursauter. La porte s’ouvre brusquement.

- Herr Lambert, stehen Sie auf ! Kommen Sie mit mir ! (Monsieur Lambert, debout ! Venez avec moi !)

- Quoi ! Que se passe-t-il ?

- Herr Lambert. Debout, feuillez ne pas faire l’innocent. Nous safons que fous comprenez parfaitement l’allemand. Kommen sie mit !

Denis essaie de s’asseoir mais il se sent si mal qu’il retombe sur sa paillasse. Il est surpris par les nouvelles odeurs, celles du cuir neuf et soigneusement ciré. Il lui semble voir le cuir des bottes qui luit sous la lumière. Le parfum du costume propre et du drap épais lui saute également au visage. Il ne voit rien mais il imagine aisément l’officier allemand debout devant lui, net, propre, rigide et dans une attitude typiquement allemande, l’officier si soucieux d’exécuter les ordres. Il sent l’officier de la Waffen SS là, à coup sûr. Il sait combien ces hommes sont intolérants, durs et terribles. Aussi, il essaie à nouveau de s’asseoir pour se lever, mais, encore une fois il retombe sur sa paillasse.

- Ach so ! Herr Lambert, Sie können nicht aufstehen. Aber, Sie sind eine kleine « mauviette » wie Sie es in Frankreich sagen. Paufre petit français. Ist dass zu hart auf zu stehen ? Und, dieser Französe den Krieg macht ? Aber, Sie machen mich lachen, Herr Lambert ! (Ah ! Bon ! Monsieur Lambert, vous ne pouvez pas vous lever. Mais, vous êtes une petite mauviette, comme vous dites en France. Pauvre petit français. Est-il trop dur de se lever ? Et, ce français fait la guerre ? Mais, vous me faîtes rire, Monsieur Lambert !) Ah ! Ah ! Ah ! Et l’officier allemand de partir d’un grand éclat de rire moqueur.

- Kurt, helfen Sie. Herr Lambert kann nicht mehr gehen. (Kurt, aidez le. Monsieur Lambert ne peut plus marcher). Paufre Monsieur Lambert !

Denis sent l’odeur de transpiration de l’homme qui l’aide à se relever La sueur qui provient de la peur. Celui-ci n’est pas comme l’officier SS, il n’est pas vraiment convaincu de ses actes. Et Denis sent tout cela dans son attitude. Il l’aide à se lever lentement, sans brusquerie.

- Schnell ! Kurt ! Wass machen Sie ? Wir sollen schnell machen. (Vite ! Kurt ! Que faites-vous ? Nous devons faire vite.)

Et Kurt se dépêche d’obéir en bousculant Denis, en le soutenant, et le faisant avancer plus vite. Il traîne plus Denis qu’il ne le fait avancer.

Pendant qu’il marche, ou, tout au moins, essaie, alors qu’il titube, le bandeau toujours sur les yeux, Denis perçoit toute une foule d’odeurs différentes. Après avoir difficilement grimpé un escalier, il a perdu l’odeur de l’humidité fétide. L’air devient plus sec, et maintenant, ça sent les hommes, les hommes de guerre, le cuir à nouveau, les armes, les relents d’alcool et aussi d’urine, et puis, après le passage d’une porte qu’il a entendu ouvrir devant lui, ça sent les meubles anciens, l’encaustique, les rideaux défraîchis, les vieux livres qui ont traîné et survécu au carnage, les machines à écrire, le papier et l’encre.

Kurt l’assied de force sur une chaise.

- Ne pouvez vous pas m’ôter ce bandeau, s’il vous plait, Monsieur l’officier ?

- Nein, Herr Lambert. Unmöglich. Sie können nicht die leute sehen. Sie müssen nichts sehen. (Non, Monsieur Lambert. Impossible. Vous ne pouvez pas voir les gens. Vous ne devez rien voir). Nous ne foulons prendre aucun risque, fous comprenez ? Verstehen Sie, Herr Lambert ? (Vous comprenez ? Monsieur Lambert ?)

- Oui, Ya, Ich verstehe.

- Ach so ! Fous êtes enfin décidé à faire un effort, à coopérer et à parler allemand.

- Coopérer ? Non, ça jamais !

- Quelle tête de mûle, de cochon, dieser klein französe. Die Französe sind immer ganz schwer ! (Les français sont toujours si pénibles !)

A ce moment là, Denis entend un pas. Une autre personne entre dans la pièce. Il reconnaît un parfum, un parfum particulier et si habituel. Comment ce parfum a-t-il pu arriver jusqu’ici ? Il s’attend à ce que l’officier traite la nouvelle venue, car il ne peut s’agir que d’elle, de la même façon que lui, à savoir, comme une moins que rien. Mais pas du tout. L’officier ne bronche pas. Il fait comme si elle n’était pas là. Il continue à apostropher Denis.

- Ich will alles kennen, Herr Lambert. So, bitte sprechen. Je feux connaître les noms, les noms de fos collègues, le nom de fotre chef. Je feux tout safoir.

Denis ne comprend pas. Mais pourquoi l'officier SS ne lui dit-il rien à elle ? Et pourtant, il est sûr d’avoir reconnu son parfum. Ce parfum si personnel qu’elle transporte partout avec elle, même dans les pires moments, son odeur à elle et qu’il connaît par cœur. Un flot d’émotion véhiculée par son parfum l’envahit soudain. Il est comme pris de vertige, il penche la tête et pendant quelques instants son esprit s’embrume et il se retrouve quelques mois plus tôt.

Il a rencontré Edith par l’intermédiaire de Marc et ils ont immédiatement sympathisé et même plus. En fait, Denis est devenu fou amoureux d’Edith.Le parfum des cheveux blonds clairs d’Edith lui revient et l’enivre. Le parfum des ses pull-over de laine, le parfum de ses chemisiers, et surtout le parfum de sa peau et de chaque partie de son corps. Auparavant, Denis n’avait jamais été vraiment amoureux, mais était-ce les conditions de guerre, la peur qui collait au ventre et aux tripes, qui les avaient ainsi rapprochés ? Il ne sait pas, mais à part son action de résistance et Edith, plus rien n’existait autour de lui.  Le parfum de leurs corps allongés dans l’herbe chaude du mois d’août……

Une voix forte le sort de son engourdissement : - Herr Lambert ! Wass denken Sie darüber ?(Monsieur Lambert ! Que pensez vous de tout ça ?)

Denis ne sait plus, Denis ne comprend plus rien. Alors n’y tenant plus : - Edith, pourquoi ? Edith, pourquoi tu m’as donné aux boches ? Edith, je sais que c’est toi. Je t’en prie, Edith, réponds moi.

- Tu t’es juste trompé, Denis. Je n’ai jamais été de votre côté. J’ai toujours été dans l’autre camp, mais vous n’avez pas été assez malins pour le deviner. C’est ça, la guerre. Je ne suis qu’à moitié française, moi, tu sais. Ma mère était allemande et mon père en bon français de souche lui a fait souffrir le martyre. Alors, je n’ai jamais aimé les français. Quand la guerre est arrivée, mon camp a vite été choisi. Désolée de t’avoir déçu, Denis, mais, je ne pouvais faire autrement.

Denis se met à hurler : - Les parfums, les odeurs, c’est tout ce qu’il me restait. Et voilà que je suis trompé, abusé au plus profond de moi-même. Je croyais tant en toi, Edith, nous marchions côte à côte, nous combattions ensemble, depuis six mois, nous ne nous quittions plus, et,………… je t’aimais tant ! Tu m’as déçu comme personne avant toi ne l’a fait.

- Herr Lambert, warum rufen Sie so zu ? Schweigen Sie Sie ! (Monsieur Lambert, pourquoi criez vous autant ? Taisez vous !) Et il se tourne vers Edith : - Frauleïn Chevalier,  wie hat er erraten, dass das Sie war ?(Mademoiselle Chevalier, comment a-t-il deviné que c’était vous ?)

- Herr Obersturmführer, il a senti mon parfum, c’est tout. Il ne m’a reconnue qu’à cause de cela.

- Aber, das ist ganz unmöglich, Frauleïn Chevalier. (Mais, c’est tout à fait impossible, Mademoiselle Chevalier.)

- Pas pour lui, Herr Obersturmführer. Avant la guerre, il était l’un des meilleurs faiseurs de parfums. Il travaillait dans une distillerie sur la Côte d’Azur, dans la petite ville de Grasse plus précisément. Aucune odeur ne peut lui échapper car il peut toutes les identifier les yeux fermés. Il est infaillible dans ce domaine.

Elle se tourne à ce moment là vers Denis, comme prise de remords : - Je te prie de m’excuser, Denis. Toi, tu n’y étais pour rien, mais c’est la cause qui a pris le dessus. Désolée que tu te sois trouvé de l’autre côté de notre combat.

Alors, Denis  s’adresse à l’officier : - Herr Obersturmführer, machen Sie wass Sie wollen mit mir. Leben oder sterben, das ist mir ganz gleich. (Monsieur grade allemand équivalent à lieutenant chef, faites ce que vous voulez de moi. Vivre ou mourir, tout m’est égal.

 

Michèle Durand

3 Février 2010

 

 

 

Par Mirélie - Publié dans : Jeux d'écriture - Communauté : Utopia
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