Vendredi 4 février 2011 5 04 /02 /Fév /2011 00:09

Deuxième épisode

 

Une fois debout, je constatai avec effroi que ma jambe gauche me faisait horriblement mal. Je ne pouvais plus mettre un pied devant l’autre. Inconcevable après une chute aussi douce !

Je claudiquais, mes genoux s’entrechoquaient, mes pieds se piétinaient, mes épaules se heurtaient et mes bras s’emmêlaient.

Je hélai un taxi qui s’arrêta subitement devant moi. J’ouvris la portière, et pris d’une galanterie aussi soudaine que stupide, je m’effaçai pour dire : « Après toi, bien sûr ». Je me répondis « Mais, non voyons, à toi l’honneur. ». L’échange dura quelques longues minutes qui durent paraître interminables au chauffeur, car, devant mon incapacité à monter dans son véhicule, il décida de le démarrer sans moi.

Je restai planté sur le trottoir, incrédule, et heureusement que j’étais là pour me soutenir dans mon début de perte d’équilibre.

Accroché à mon bras droit, qui m’était bien utile, je hélai un autre taxi. Sans hésitation aucune, je me précipitai à l’intérieur, en hurlant : « Pas si vite, tu m’écrases la jambe et le pied gauche. »

Le chauffeur me regarda au travers du rétroviseur et je sentis bien, à son air, qu’il devait se poser de sérieuses questions.

Je le devançai : « Vous inquiétez pas, Monsieur le chauffeur, je suis pas fou, c’est juste que je viens de me rencontrer dans la rue et que j’ai pas encore l’habitude. »

Le chauffeur m’a lancé un clin d’œil complice dont le sens était évident : « Vous en faîtes pas, à moi aussi, ça m’arrive tout le temps. »

Me sentant en terrain familier, j’ai décidé de me lâcher.

J’ai appuyé ma tempe gauche sur mon épaule droite et j’ai piqué un petit somme réparateur.

A l’arrivée, le chauffeur a dû être satisfait de sa course, puisque deux billets de trente euros atterrirent au creux de sa main. Il m’a tendu les deux mains en remerciement. Je n’en ai saisi qu’une seule. Il me prenait pour qui, je n’avais que deux mains, bon sang, et qu’une main droite ! Je n’allais pas lui serrer la main avec celle du cœur tout de même !

Arrivé devant ma porte d’entrée, à ma stupeur, je vis deux clefs se précipiter dans la serrure, et je n’ai donc pu éviter qu’elles se coincent dans le barillet. J’ai eu beau forcer, tirer, tourner, rien à faire. Les clefs étaient bel et bien enfoncées et bloquées.

J’étais épuisé, je ne tenais presque plus debout et je ne pouvais entrer chez moi. J’ai commencé à m’énerver. « Mais, pourquoi as-tu enfoncé la clef alors que j’étais en train de le faire ? »

« Mais, c’est toi, qui a mis la clef en deuxième position, pas moi. Ce n’est pas de ma faute. Tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même. »

« Ce n’est tout de même pas moi qui suis venu te chercher, cet après midi dans le parc. »

« Ni moi, je te signale. Tu m’as quasiment foncé dedans, et tu n’as pas arrêté de me dévisager. Ensuite tu as engagé la conversation et tu ne m’as plus lâché.»

Alors qu’il est si facile de donner tort à autrui, là, je vous jure que je ne suis parvenu à rien, sauf à me faire du mal à moi-même.

J’ai appelé un serrurier.

Vous auriez vu la tête de ce dernier !

« Comment avez-vous fait pour introduire deux clefs semblables dans cette serrure ? Vous êtes miro, maboul ou quoi ? »

« Pas du tout, Monsieur, disons que ce serait très long et compliqué à vous expliquer, et si je le faisais, de toute manière, vous ne me croiriez pas. »

« Et moi, je vous dis que, de toute manière, quoi que vous me répondiez, ça ne servira à rien, parce que je dois démonter la serrure et la changer. Je peux pas faire autrement. Et ensuite, il faudra changer de clefs. »

« Comment ça, changer de clefs ? Et comment je ferais alors pour rentrer chez moi ? »

« Vous utiliserez la clef que je vais vous donner, bien sûr. »

« Mais, c’est que je ne veux pas de nouvelles clefs, moi, Monsieur, je veux garder les mêmes. J’y suis habitué, vous comprenez. Je ne change pas de clefs comme on change de chemise, moi, Monsieur. Débrouillez vous mais je ne veux absolument pas changer de clefs. »

« Oh ! Mais si vous le prenez comme ça, Monsieur, moi, je vous laisse tomber, vous et votre serrure bloquée, et puis, vous savez quoi ? »

« Non, je ne sais pas quoi. »

« Ben, vous entrez par la porte fenêtre. »

« C’est possible ça ? »

« Bien sûr, à une seule condition. »

« Laquelle ? »

« Vous avez laissé une clef à l’intérieur ? »

« Pour qui me prenez vous donc Monsieur ? »

« Oh, mais, on ne sait jamais. Il y a tant de personnes qui laissent traîner des clefs un peu partout et parfois même deux en même temps dans une seule serrure. »

« Je puis vous assurer qu’il n’y a ni une ni deux clefs dans la serrure de cette porte fenêtre, Monsieur. »

« Banzaï ! J’attaque la porte fenêtre. Vous allez voir, j’ai terminé dans deux minutes. »

Deux minutes et demi plus tard : « Voilà, vous êtes chez vous, Monsieur, ça fait cent euros. »

« Cent euros pour deux minutes et demi de travail ! »

« C’est vous qui avez choisi la solution la plus rapide, mais moi, j’étais venu pour la plus longue. Et puis, vous y avez gagné, parce que maintenant, vous êtes devenu inviolable. »

« Inviolable ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

« Ben, y a personne qui pourra tenter de vous cambrioler. Avec deux clefs bloquées dans votre serrure, faudrait être un peu barjo pour essayer d’entrer chez vous. Les voleurs vont préférer la porte de la villa d’à côté, ça, c’est sûr. »

Après cet intermède aussi inopiné que malheureux, je ressentais une forte envie de me reposer. Je ne sais pas pourquoi mais toute cette histoire m’avait coupé l’appétit.

Me remémorant les péripéties d’un inoubliable après midi, je décidais de zapper le petit écran et d’aller me plonger dans mon lit douillet. C’est là que les problèmes ont continué à s’amonceler.

D’abord, comment partager un oreiller avec son deuxième moi ? Je ne voulais nullement le lui céder et il n’entendait nullement s’en passer. Alors, je me suis battu comme un beau diable, j’ai tiré sur le coussin, les draps, les couvertures. J’ai tant tiré, qu’à la fin, l’oreiller a cédé et que le duvet m’a entièrement recouvert. J’ai toussé, éternué, je ne suis postillonné dessus, je me suis engueulé, battu, frappé, cogné, je me suis assis, levé, recouché, refrappé, rebattu, recogné, reengueulé. Je voulais me reposer, je voulais dormir et récupérer. J’en avais plus qu’assez de moi, je n’en pouvais plus. J’ai dit « Dégage »

Je suis parti, et, merde, je me suis retrouvé à la porte de chez moi, derrière une porte fermée par deux clefs coincées.

Devant ma porte, j’ai piqué une crise de nerf du tonnerre de dieu. J’ai hurlé. « Laisse moi entrer, je veux entrer chez moi. » J’ai tambouriné à la porte, j’ai cogné de mes quatre poings en même temps, j’ai donné des coups de mes deux pieds droits (les deux valides). J’ai hurlé, car je m’étais écrabouillé les orteils. Je me suis filé un coup de poing dans le nez et dans l’œil, je n’y voyais plus, mon œil droit à moitié fermé.

Mon poignet gauche saignait et j’en ai mis sur ma manche, ma main droite a essuyé mon œil droit avec le mouchoir de ma poche droite, mais mon œil gauche voyait tout, et il voyait bien que j’étais en train de me mettre la pâtée. Alors, ma bouche a crié : « Stop ! » tandis que mes mains et mes bras s’agitaient dans tous les sens. Mon autre bouche a répondu : « Non, je ne m’arrête pas, attention, tu vas recevoir la raclée de ta vie. »

Mon genou droit a rencontré mon ventre, j’ai cru que j’allais mourir. Je me suis plié en deux, et mon pied droit m’est rentré dans la figure, m’a écrasé le nez et cassé une dent.

A cet instant, la porte de la maison d’en face s’est ouverte et Bernard, mon voisin est accouru, paniqué.

« Mais que ce passe-t-il Paul, pourquoi t’acharnes tu ainsi contre ta porte ? »

J’ai tourné la tête vers lui et me suis pris mon poing dans la gueule. J’ai titubé et Bernard a ouvert le portail pour me secourir. Ses puissants bras de kiné m’ont heureusement accueilli. J’ai cru sentir un coup de pied dans mon tibia et j’ai immédiatement riposté. Paul a hurlé, m’a subitement lâché et le sol a durement heurté mon crâne.

Bernard s’est penché, sans doute pour constater que je n’avais aucune fracture du crâne puisque un jet de sang sortait de mes narines. Mon poing gauche lui est arrivé droit dans la bouche. Il a hurlé à nouveau et m’a rendu mon coup.

A partir de là, je ne me souviens plus de rien, si ce n’est une pluie de coups.

Finalement, après m’être difficilement relevé, pour la deuxième fois, je me suis écroulé, hurlant de douleur, alors que ma bouche restait silencieuse.

A nouveau ma chute fut amortie par le matelas de mon corps.

Je ne sais ce qu’il m’arriva ensuite car tout chavira autour de moi et je sombrai dans le coma.

 

Michèle Durand

 

30 Janvier 2011

 

Par Mirélie - Publié dans : nouvelles - Communauté : Ruche de beaux mots
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