Samedi 16 janvier 2010 6 16 /01 /Jan /2010 17:52
Il s'agit là, d'un texte développé à partir d'une idée de départ sur le " Que dire ?".


Que dire ? Comment leur expliquer ? Quoi leur raconter ?

Cela faisait des mois, et bientôt une année que l’on essayait de me faire parler. Ils ne souhaitaient apparemment pas me laisser dans le silence, ce silence que j’appréciais tant. Ils désiraient que je leur dévoile tout. Les gens, autour de moi, s’imaginaient que j’avais quelque chose à révéler et mon avis à donner là-dessus.

Parler, m’exprimer, dire, donner mon avis, traduire ma pensée la plus profonde, aller au fond de moi-même, raconter tout ce qu’il s’était passé avant ces derniers mois.

Après avoir tenté de me faire parler en petit comité, ils envisageaient maintenant de me pousser à donner mon avis en public, à donner des conférences, même. Il paraîtrait que mon cas pouvait intéresser un grand nombre de personnes, surtout les scientifiques et les chercheurs, et que cela pouvait conduire à créer des débats. Mais, qu’en avais je à faire des débats et des conférences publiques ? Me considérait-on comme un animal de cirque ? Comme une bête curieuse, comme un être si différent qu’il méritait qu’on le montre du doigt et que l’on parle de lui. Tout cela me perturbait fort, me conduisait à gémir, à blêmir, à pétrir fortement mes doigts, à faiblir ou encore faillir, et même à bleuir. Devenir ainsi leur point de mire, quelle horreur ! Je vivais ici le pire et je commençais vraiment à les haïr et les maudire.

Ils prétendaient s’occuper excessivement bien de moi, et me bichonner même. On m’avait logé dans un appartement douillé depuis que j’étais arrivé ici. Je disposais d’un confort particulier et de traitement de faveur. On me disait, sans arrêt, que j’avais une chance inouïe de pouvoir disposer de tout cela, de vivre pratiquement dans le luxe. Le problème est que j’avais du mal, beaucoup de mal avec ce luxe. On ne m’y avait jamais préparé. C’était quoi le luxe, la richesse ? Je n’en avais aucune idée. Moi, je n’avais connu que la pauvreté, le dénuement le plus complet. Mais, cela ne m’avait jamais gêné, car je n’avais pratiquement nul besoin.   L’endroit d’où je venais était tellement différent d’ici. Comment le leur expliquer ?

Et ils me demandaient de leur raconter, de leur dire ?

Mais dire quoi ? Parler de ma vie passée, de mes origines, de mes parents et amis abandonnés ?

Comprendraient ils seulement si je leur racontais tout cela ?

Je venais de si loin, j’étais si différent.

Au début, ils m’avaient trouvé si intéressant, si particulier, si original et si anormalement configuré, qu’ils avaient tout mis en œuvre pour m’analyser et me comprendre.

Ils m’avaient emmené dans un lieu tout à fait inconnu et assez froid, je dois bien le dire : tout dans ce lieu, pratiquement, était blanc : mur blanc, portes blanches, personnes vêtues de blanc, lits blancs, et sol blanc. Cela m’avait profondément changé de mon univers précédent car là bas, rien n’était blanc. Ils m’avaient donné des sortes de comprimés à avaler, je n’étais pas d’accord mais, ils n’en avaient rien à faire, alors ils m’avaient attaché pour que je me tienne tranquille. Ainsi drogué, ils avaient fait tout ce qu’ils avaient voulu, c'est-à-dire, qu’ils m’avaient fait subir tout un tas d’examens : radios, scanner, prise de sang, et analyses diverses.

Quand ils eurent terminé leurs examens, ils furent extrêmement surpris des résultats, et ne comprirent pas comment j’étais capable d’avoir une telle morphologie, une telle biologie et aussi de fonctionner de cette manière.

Parallèlement ils avaient enregistré ma voix sur un appareil et ils repassaient cet enregistrement sans cesse pour me comprendre. Comprendre quoi ? Je ne le saisissais pas du tout.

A partir de ce moment là, ils firent des réunions à mon sujet, tellement je les intéressais. Ils échangeaient leurs divers points de vue sur moi, ils n’étaient pas d’accord. Ils revenaient me voir, essayaient de me questionner, repartaient assez contrariés du peu de résultat. Ils s’imaginaient sans doute que je leur cachais des choses importantes.

Ils avaient tout un tas de questions à mon sujet. Comme je n’arrivais absolument à rien leur expliquer, ils essayaient par tous les moyens de me faire parler. Ils voulaient savoir d’où je venais, comment j’étais venu, comment nous vivions là bas, et surtout comment je pouvais rester ainsi sans manger ni boire depuis que j’étais arrivé ici, soit presque une année.

Une véritable énigme pour eux, voilà ce que j’étais.

Ils me donnaient maintenant tous les soins possibles et inimaginables afin que je me livre, que je leur raconte.

Mais ce qu’ils ne savaient pas, d’abord, c’est que pour moi, ils faisaient un vacarme assourdissant que je supportais mal, et qui me poussait parfois à pousser des hurlements pour qu’ils se taisent enfin, et ensuite, que tout simplement je ne comprenais pas ce qu’ils me demandaient. Ils me demandaient d’où je venais ? Mais que voulait dire « venais » ? Ils me demandaient comment nous vivions, mais que voulait dire, « vivions », ils me parlaient de manger et de boire, mais que voulait donc dire ces mots « manger et boire ».

Comment pouvais je leur dire que je ne comprenais que les mots noms, les substantifs et pas les mots verbes ? Je ne saisissais qu’une partie de leur langage, une petite partie seulement. Alors, comme je semblais comprendre, ils continuaient et s’acharnaient, et maintenant ils me demandaient de dire. Ils m’avaient même apporté une feuille blanche et un stylo pour que je dise là-dessus. Mais, comme j’avais le blanc en horreur, j’avais repoussé la feuille blanche en colère. Ils en avaient rapporté une autre, me l’avaient proposé à nouveau. Je l’avais saisi rageusement, écrasé dans mes mains et violemment jeté par terre. Je haïssais le blanc, et ne connaissais pas les verbes. Alors j’ai crié : - Mon pays ! Saphyra ! Piakovatu ! Miliviku ! Philorca ! Hilino ! J’ai hurlé ces mots sans fin toute la nuit. Mais, eux, ont-ils compris que je voulais retourner chez moi ? Ce chez moi que je n’arrivais pas à leur décrire ?

Je ne pouvais citer que des mots, les uns à la suite des autres, des noms décrochés de leur contexte, car moi je pensais surtout en images, et pour les images, je n’avais pas les mots, pas les noms. J’avais tout un tas d’images dans ma tête, mais aller expliquer des images ? Ils avaient bien essayé de me montrer leurs images à eux, sur un écran de télévision, sur un écran d’ordinateur, ou bien encore sur du papier photo, mais le problème était que leurs images à eux ne correspondaient pas du tout à nos images à nous. Les paysages, sur ma planète, étaient si différents. Rien de commun, alors impossible de leur dire. Comme tout devenait de plus en plus difficile entre nous, comme ils n’arrêtaient pas de me mettre une pression insupportable, comme je sentais que, si tout cela continuait, j’allais finir par dépérir et mourir,  j’ai préféré me taire tout a fait. Je n’ai plus voulu leur parler du tout et j’ai décidé de les ignorer et de ne plus leur adresser un seul regard. J’ai décidé de ne rien leur dévoiler et de tout dissimuler. Plus un regard, plus une parole, plus un mot, plus un seul son ou bruit n’est sorti de ma bouche. Je me suis enfermé dans un mur de silence complet. Allaient-ils enfin me laisser en paix ?

 

Michèle Durand

Samedi 16 Janvier 2010





Par Mirélie - Publié dans : nouvelles - Communauté : Ruche de beaux mots
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