Dimanche 6 juin 2010 7 06 /06 /Juin /2010 20:55

 

Mon quatrième et dernier texte sur le voyage à partir d'une photo de Jean Barak

 

 

 

 

 


 

UN CADEAU ORIGINAL

Mon voyage touchait bientôt à sa fin. Pendant une année, j’avais arpenté les pistes et les sentiers kenyans en utilisant les moyens du bord. Mon ami, et compagnon de route parfois, Eddy, devait venir me chercher au fin fond de la brousse, dans ce village Turkana, au cœur de la réserve de Samburu. C’est avec un immense regret que j’allais quitter ces gens si chaleureux. Au fil des mes avancées en terre kenyane, je n’avais rencontré que des peuples accueillants, des indigènes sans doute primitifs pour nous européens, mais au cœur et aux valeurs d’une immense richesse. Jamais je n’oublierai mes amis Masaïs, Rendilles, Somalis, Samburus, Kikuyus ou Turkanas.
J’avais vu tant de choses ici. Mes guides successifs m’avaient permis d’approcher l’intimité d’herbivores et de prédateurs aussi sauvages qu’innombrables au milieu d’une flore d’une exceptionnelle diversité. Je repartais la tête pleine d’images, le cœur empli de chaleur, et enivré du climat africain. Je savais déjà qu’un jour je reviendrai.

Avant de rentrer, une chose essentielle. Je ne pouvais pas quitter ce groupe Turkana si adorable et sympathique, qui m’avait accueilli pendant plus d’un mois, sans lui offrir quelque chose d’original et tout a fait particulier. J’avais bien réfléchi au genre de cadeau que je pourrais lui offrir. Eddy devait arriver dans deux jours. Il venait me chercher avec son 4X4 Kia et nous devions repartir le lendemain après avoir longuement fêté mon départ avec mes hôtes.

Finalement, j’avais décidé de leur proposer de partir à la découverte de leur environnement au moyen du 4X4. Ces hommes, qui ne se déplacent que sur leurs pieds et qui sont ainsi capables de couvrir des dizaines et des dizaines de kilomètres, pourraient trouver amusant, insolite et curieux de découvrir leur paysage coutumier en voiture.

Lorsque j’en ai fait la proposition à Kimaati, le chef du clan, il m’a regardé d’un air à la fois perplexe et narquois. - Comment, moi, un chef de clan Turkana, m’abaisser à monter dans cette sorte d’engin sur roues ? Un véhicule pour les fainéants, les paresseux et en aucun cas pour un chasseur et guerrier tel que  moi !
Il m’a fallu insister, parlementer, enjoliver l’intérêt d’une telle excursion pour parvenir à le décider. J’ai joué sur le fait qu’il pourrait ainsi se rendre compte de l’effet produit par la vitesse, par le roulement du 4X4 sur une piste, chose qu’auparavant il n’avait jamais expérimentée. Kimaati était le chef d’une toute petite tribu vivant en pure autarcie, et ne se déplaçant qu’au rythme de son troupeau de bœufs, chameaux et chèvres. Le modernisme, même à ses prémices, ces hommes ne le connaissaient pratiquement pas et ne l’avaient presque jamais approché. Pendant une longue journée, je leur proposais de faire une entorse à leur us et coutumes traditionnels en partant pour une expérience inédite.
Je parvins à convaincre Kimaati de venir avec moi, ainsi que son fils aîné, Jomo, mon guide et interprète Turkana, un cousin et le frère de la jeune épouse de celui-ci. Les femmes, quant à elles, ne quittaient pratiquement jamais le camp.

Lorsque Eddy nous rejoignit, immédiatement, un attroupement se forma autour du 4X4 : en réalité le village au grand complet nous entourait. Compte tenu de son utilisation particulière du lendemain, le Kia revêtait une importance toute spéciale. Au début, ils restèrent tous à une respectueuse distance de celui-ci, et puis, peu à peu, comme le 4X4 ne faisait aucun bruit et semblait tout à fait inoffensif, ils s’approchèrent prudemment. Les enfants tournaient autour comme des mouches autour du bétail. Les adultes aussi, un peu en retrait cependant. Quel contraste entre ces hommes à moitié nus et un 4X4 Kia ! Ils examinèrent tout en détail, les pneus, les jantes, la carrosserie, le pare-brise, les vitres, et même… le châssis. Ils s’enhardirent à passer le bout de leurs doigts sur les parties chromées, puis leurs mains entières sur la peinture sale, et ne manquèrent pas de dessiner sur les vitres poussiéreuses. Ils me demandèrent d’ouvrir le coffre arrière qui les intriguait énormément. L’un d’entre eux s’y glissa et voulu y rester, à condition toutefois, que je laisse la porte ouverte. Ils voulurent s’asseoir à tour de rôle dans l’habitacle. J’avais enlevé les clefs car on ne sait jamais ! Il y en eut même un pour escalader le véhicule et monter sur le toit ! Il s’allongea sur la galerie et dit que là se trouvait la meilleure place. Ils me posèrent tout un tas de questions au sujet de son fonctionnement. Les femmes, en revanche, restaient à distance et montraient une inquiétude évidente. A la demande de Kimaati, je mis le contact, et subitement, le nuage vivant et curieux se dissipa comme par enchantement. Ils ne revinrent que quelques minutes plus tard, non sans avoir constaté que, finalement, le véhicule n’avait pas explosé ! Ils ressemblaient maintenant à un essaim d’abeilles tant leurs voix rauques résonnaient intensément dans la savane autour de la nouveauté.

Le lendemain matin, nous embarquâmes à l’aube pour tenter de surprendre les animaux en chasse, les lances solidement arrimées sur la galerie. Mes amis Turkanas rigolaient déjà : - Ton 4X4 fait un vacarme d’enfer, Guillaume, ça m’étonnerait qu’on puisse voir seulement le bout de la queue d’un lion ! Je sais pas comment ils font vos touristes pour apercevoir quelque chose avec ce genre de véhicule !
Je conduisais vitres fermées, mais : – On peut pas rester là dedans sans air, nous, on va étouffer !
C’est donc au travers d’un immense  nuage de poussière ocre rouge que je poursuivais maintenant, heureusement à l’abri de mes lunettes de soleil, tandis que mes voies respiratoires commençaient sérieusement à se plaindre.

Pour l’instant, ils n’étaient pas vraiment convaincus de l’utilité d’un tel engin : - Trop bruyant. Trop rapide. Trop voyant. Trop brillant. Trop remuant et vibrant. Trop lourd (tu vas t’enfoncer, t’enliser à certains endroits, Guillaume). Trop dangereux (pour les animaux et nous). Trop polluant (regarde un peu derrière la fumée qu’il envoie !). Trop gourmand en carburant. Trop fragile (pour les pistes d’ici). Trop salissant (soulevant trop fort la terre de la piste). Trop cher. Trop gros. Trop, trop, trop… - STOOOP ! Leur ai-je crié ! J’ai juste voulu vous montrer. Si ça ne vous plait pas, ok, on rentre !
- Te fâche pas, Guillaume, on voulait juste un peu se moquer.
Ils ont un sacré sens de l’humour ces gens là !
Nous avons parcouru des kilomètres de pistes cahotantes et défoncées, franchi de nombreux guets, tangué dans les ornières. Les nids de poule, quant à eux, déclenchaient l’hilarité générale. Nous n’avons pas vu beaucoup d’animaux, car ceux-ci s’enfuyaient au bruit du 4X4. Mes amis Turkanas commençaient à s’ennuyer. Ils en avaient déjà assez d’être enfermés et secoués de la sorte. A un moment, ils me demandèrent d’arrêter ce fichu engin. Ils en sortirent, eurent du mal à se remettre debout, ils titubaient un peu, presque ivres. Ils me regardèrent d’un air interrogateur et amusé : - Ton engin, il nous fait le même effet que quand on boit notre alcool le soir. Regarde, Guillaume, on tient plus debout. Ils rigolaient encore. Ils levèrent les yeux vers leur savane si belle, ils scrutèrent un moment les environs, et déçus qu’aucun animal ne s’y trouve, remontèrent presque à regret dans le 4X4.

Le voyage se poursuivit mais il perdait de son intérêt. Ils n’avaient déjà plus rien à découvrir. Peu après, la piste se transforma en route, une route un peu abîmée, un peu cabossée, une route cependant où le 4X4 glissait plus facilement. Et sur le bord, un panneau. Vous savez le genre de panneau qui indique que nous risquons de rencontrer des animaux sauvages ? Kimaati m’a demandé le pourquoi de ce panneau et je le lui ai expliqué. Il m’a regardé, encore plus perplexe et étonné que d’habitude. Il a pris un air très grave et sévère, il a parlé aux autres dans leur langue, ils se sont tous regardés et, ensemble, sont partis d’un grand éclat de rire fracassant. Ils étaient littéralement pliés en deux de rire, pas moyen de les arrêter. Le plus jeune, Jomo, en avait les larmes aux yeux, tellement il riait. Je leur ai demandé la raison de cette brusque hilarité. Quand Kimaati a retrouvé ses esprits, il m’a dit : - Vous, les hommes blancs, vous avez besoin qu’on vous signale : - Attention, animaux sauvages ! Car, vous les craignez, et puis vous risquez de les percuter avec vos véhicules. Nous, ici, c’est un panneau : - Attention, car de touristes ! Qu’il nous faudrait. Les animaux, ça fait des lustres qu’on les côtoie, mais aux touristes et à leurs cars, on ne s’y est pas encore fait.

Je n’ai pas osé leur avouer qu’avant de partir, j’avais vu un cliché semblable au paysage que nous avions sous les yeux, lors d’une exposition photographique. Une route, un peu cabossée qui s’éloignait au milieu de la savane et, sur le bord gauche, comme un vestige de la colonisation anglaise, le même panneau.  Mais peut-être, le photographe avait-il le même genre d’humour que mes amis Turkanas ? De la capitale française, sans doute, leur faisait-il un petit clin d’œil ?

Quelques minutes plus tard, Kimaati, après avoir parlé à ses semblables, me tapait sur l’épaule et me demandait d’arrêter le véhicule. - Guillaume, on va s’arrêter là. Ton intention nous a beaucoup touchés mais on va descendre et rentrer à pied.
- Comment, leur répondis-je, mais depuis ce matin, on a dû faire au moins 60 kilomètres ! Vous n’allez pas faire tout ça à pied !
- 60 kilomètres, petit français, c’est rien pour nous, c’est juste une petite marche. T’inquiètes pas. On va prendre notre pas de course habituel et demain matin, on est chez nous.
Sur le chemin du retour, ridiculement seul dans le spacieux 4X4, je ne cessais de me demander comment une idée de cadeau aussi stupide avait bien pu me venir à l’esprit.

Par Mirélie - Publié dans : nouvelles - Communauté : Ruche de beaux mots
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